Ce sont les premières lignes du livre, j’ai trouvé ce passage magnifique bien que ce soit le récit d’un viol.
[ Plongée dans un sommeil abyssal digne du lac de Van, Meryem, adolescente insouciante de dix-sept ans, rêvait : son corps laiteux et dénudé planait sue le dos d’un majestueux Phénix blanc, franchissant l’écume des nuages en un vol sans remous.
Enlacée à l’oiseau, Meryem baignait dans la volupté ; un doux zéphyr caressait son cou, ses épaules, ses jambes nues, suscitant en elle de délicieux frissons.
« Ô ! Oiseau ! pensa-t-elle, oiseau sacral, noble oiseau ! »
C’est le Phénix que glorifiait sa grand-mère, une femme longue, sèche, et pourtant vigoureuse, au regard angoissant. Glissant parmi les nuages, il était enfin là. Meryem était l’élue : il l’emportait sur son dos vers le firmament.
Des récits de sa grand-mère, Meryem savait qu’i fallait offrir du lait à l’oiseau s’i craillait et de la viande s’il graillait. « Il te transporte sur son cou sacré, mais n’oublie pas : le lait s’il craille, la viande s’il graille. Sinon, il se fâche, te jette à terre, et tu tombes, tu tombes… »
Au-delà du lac de Van d’un bleu scintillant, les yeux émerveillés de Meryem découvrirent les vagues contours d’une ville, aussi vaste qu’Istanbul.
Soudain l’oiseau poussa un craillement déplaisant.
« Noble oiseau, prononça-t-elle intérieurement, dans cette voûte céleste posée sur mille et un piliers, où trouver du lait pour t’abreuver ? »
L’oiseau crailla.
« Pour l’amour de Dieu, dit-elle, je n’ai pas de vache dorée à traire pour te satisfaire. »
L’immense oiseau crailla encore plus fort et Meryem, terrifiée, sentit qu’il la secouait à la faire tomber.
« Je t’en supplie, ne puis-je te donner du lait une fois à terre ; je trouverai une vache dorée et t’offrirai son lait délicieux. »
À ce moment précis, il lui vint une idée : à défaut de lourd pis, elle avait de petits seins. Elle en pressa un, et vit une goutte de lait apparaître sur e bourgeon. Penchée en avant, elle humecta la tête de l’oiseau. Le lait tiède s’écoula, goutte à goutte, devint un mince filet, puis une fontaine fertile.
L’auguste oiseau but le lait suave et s’apaisa.
Glissant sous la caresse des alizés, Meryem se sentit soulagée et communia avec l’écume blanche des nuages.
Soudain l’oiseau grailla.
« Ah, pour l’amour de Dieu, où trouver de la viande dans ces cieux infinis ? »
L’oiseau grailla encore, Meryem se mit à l’implorer. Cette fois, elle n’avait aucune issue. Le cri affreux transperça les airs ; terrifiée, Meryem pensa que sa dernière heure était arrivée. « Bel oiseau, oiseau sacral, noble oiseau ! Ne me précipite pas à terre. »
Ses craintes s’évanouirent. Le Phénix se dirigea vers le sommet d’une montagne. Au-dessus des nuages blancs, il déposa Meryem dévêtue sur le rocher le plus effilé de la cime la plus escarpée. La pierre acérée s’enfonçait dans le dos de Meryem, la peur et le froid agitaient son corps de spasmes.
Soudain, le tête du Phénix se métamorphosa : d’immaculée, elle se fit sombre, charbonneuse, des poils noirs jaillirent. Le bec devint une pince sanguinolente. Un cri perçant emplit l’espace, faisant fuir les autres oiseaux.
L’oiseau grailla.
« Il veut de la viande, pensa Meryem, affolée, il a but mon lait, à présent il réclame ma chair. »
Quand le bec sanglant de l’oiseau s’engagea entre ses cuisses, à l’endroit du pêché, l’endroit honteux et indicible, elle se dit : « C’est un rêve, tout cela n’est qu’un rêve ! », pourtant cette idée ne la soulagea guère.
Elle tentait de repousser la tête noire de l’oiseau, mais en vain, il état puissant et, ne sentant même pas ses petites mains, il persistait à la déchiqueter.
Puis la tête de l’oiseau se changea en tête humaine couverte de poils noirs. Meryem reconnu la barbe de son oncle. « Mon oncle, me rendras-tu les morceaux de chair que tu m’as arrachés ? » demanda-t-elle. L’oiseau lui tendit les lambeaux de chair et prit son envol.
Restée seule sur la montagne, elle entreprit de recueillir les morceaux de chair et de les appliquer sur son corps ; chacun retrouva sa place et ses blessures guérirent aussitôt.
Soudain, Meryem s’éveillât, et sa première pensée fut : « Je ne veux pas me réveiller ! Je ne veux plus jamais me réveiller ! »
Soudain, Meryem ouvrit les yeux, ses yeux aux mille tons variant du bruns au vert, de grands yeux magnifiques que d’aucuns admiraient et d’autres abhorraient.
Avant de mourir, sa grand-mère avait dit tendrement : « Les yeux de cette fille feraient de l’ombre à la splendeur du soleil. ». ]
Délivrance, Zülfü Livaneli